Il y a des titres qui disent tout avant même qu’on ait franchi le seuil. In Minor Keys. En tonalité mineure. Quand Koyo Kouoh a choisi ces trois mots pour nommer la 61e Biennale de Venise, elle savait exactement ce qu’elle faisait. Elle ne proposait pas un thème. Elle proposait une écoute. Une manière de tendre l’oreille vers ce que le vacarme du monde de l’art recouvre habituellement : les voix basses, les murmures, les fréquences que personne n’amplifie parce qu’elles ne remplissent pas les salles de ventes.
Koyo Kouoh ne verra pas son exposition. Elle est morte le 10 mai 2025, emportée par un cancer à 57 ans, quelques mois après avoir été nommée commissaire générale. Première femme africaine à diriger la Biennale de Venise en cent trente ans d’existence. Le fait qu’il ait fallu attendre 2026 pour que cela arrive dit tout de la lenteur des institutions. Le fait que ce soit elle, Camerounaise, fondatrice de RAW Material Company à Dakar, directrice du Zeitz MOCAA au Cap, dit tout de ce qu’elle a dû traverser pour en arriver là.
Le commissariat continue
L’équipe qu’elle avait constituée a repris le flambeau. Le projet est resté intact, fidèle à sa vision. Cent onze artistes, dont une majorité issue du Sud global, d’Afrique, d’Asie du Sud-Est, des Caraïbes, d’Amérique latine. Des noms que les collectionneurs parisiens ne connaissent pas encore, et c’est précisément le point. In Minor Keys n’est pas une Biennale de la confirmation. C’est une Biennale de la révélation, au sens photographique du terme, ce moment où l’image apparaît lentement dans le bain d’argent, et où l’on découvre ce qui était là depuis le début sans qu’on le voie.

Le choix du titre emprunte à la musicologie. En musique, la tonalité mineure n’est pas triste, contrairement à ce que l’oreille occidentale veut bien entendre. Elle est simplement autre. Elle dit les choses autrement. Elle introduit une tension, une ambiguïté, un tremblement dans la certitude. Un la mineur ne manque de rien par rapport à un la majeur. Il propose une autre lecture du même matériau sonore. Kouoh appliquait cette logique à l’art contemporain : il n’y a pas de voix mineures, il n’y a que des voix qu’on a choisi de ne pas écouter.
Les pavillons nationaux
La France envoie Yto Barrada. C’est un choix qui fait sens. Barrada, née à Paris, élevée à Tanger, travaille depuis vingt ans à la frontière entre document et fiction, entre archive coloniale et geste poétique. Ses fossiles faux, ses herbiers improbables, ses films granuleux parlent d’une Méditerranée qui refuse de se laisser réduire à un récit unique. L’Allemagne confie son pavillon à Henrike Naumann et Sung Tieu, un duo qui mêle les installations de Naumann, explorant les ruptures sociales à travers le mobilier et le design, aux oeuvres post-migratoires de Tieu, née au Vietnam et formée à Francfort. L’Australie présente Khaled Sabsabi, artiste libano-australien dont le travail vidéo et immersif interroge les spiritualités croisées.
Mais le véritable signal de cette édition se lit dans les premières participations. Le Salvador, l’Équateur et le Maroc disposeront pour la première fois de leur propre pavillon national. Le Maroc à Venise. On mesure ce que cela signifie : un pays du Maghreb, avec sa scène artistique en pleine ébullition, de Casablanca à Marrakech, de la Biennale de Rabat aux résidences du Jardin Majorelle, qui accède enfin à la tribune vénitienne. Ce n’est pas de la diplomatie culturelle. C’est de la tectonique.
Peindre en mineur
Il y a un mot que Koyo Kouoh employait souvent dans ses textes curatoriaux : between. Entre. Entre les catégories, entre les disciplines, entre les récits dominants et les histoires souterraines. C’est dans cet entre-deux que se joue la Biennale 2026. Pas dans l’affirmation tonitruante d’un manifeste, mais dans la zone grise, ou plutôt la zone noire et blanche, où les certitudes se défont.
Peindre en tonalité mineure, c’est accepter que tout ne se dise pas dans l’éclat. Que le geste le plus juste n’est pas toujours le plus large. Qu’un trait d’encre de Chine sur une feuille blanche contient autant de tension qu’un panneau de trois mètres saturé de couleur. La tonalité mineure en peinture, c’est le choix de la retenue, non pas par timidité, mais par précision. C’est peindre ce qui se passe entre les coups de pinceau, dans l’espace que le geste laisse respirer. Le silence entre deux notes.
Le noir et le blanc sont, par nature, des tonalités mineures. Ils ne crient pas. Ils ne séduisent pas par la chromatique. Ils imposent au regard un autre travail : voir les valeurs, les contrastes, les respirations. Quand on peint en noir sur blanc ou en blanc sur noir, on ne représente pas le monde. On le filtre, on le condense, on le réduit à son ossature. C’est un geste d’une radicalité discrète. Mineure. Et c’est peut-être pour cela qu’il touche si profondément. Comme l’écrivait John Berger, voir est un acte qui engage tout le corps, et ces tonalités mineures demandent un regard plus attentif.
Venise comme miroir
La Biennale de Venise a toujours été un miroir déformant de l’époque. En 1993, celle d’Achille Bonito Oliva avait consacré le retour de la peinture après une décennie de conceptualisme. En 2015, celle d’Okwui Enwezor, autre commissaire africain trop tôt disparu, avait ouvert les portes aux artistes du continent avec All the World’s Futures. En 2026, Koyo Kouoh achève un mouvement qu’Enwezor avait initié. Elle ne demande plus aux artistes du Sud global de “participer” à une conversation occidentale. Elle change le registre de la conversation elle-même.
Cent onze artistes. Du 9 mai au 22 novembre 2026. Sept mois pour entendre ce qui se dit en mineur, dans les fréquences basses de l’art contemporain. Sept mois pour vérifier si le monde de l’art est capable d’écouter autrement que dans le vacarme des enchères et des vernissages mondains. Quelque chose rappelle ce que Duchamp avait compris bien avant tout le monde : l’art ne se joue pas dans le spectaculaire, il se joue dans le déplacement du regard.
Koyo Kouoh n’y sera pas. Mais son titre résonne déjà comme une partition qu’on ne pourra plus ignorer. In Minor Keys. On n’a pas besoin d’être en majeur pour être essentiel. Il suffit d’être juste.