Il y a des artistes dont on visite l’exposition et d’autres dont on traverse la vie. Chez Tracey Emin, la distinction n’existe pas. La Tate Modern lui consacre jusqu’au 31 août une rétrospective intitulée “A Second Life”, et le titre dit tout. Ce n’est pas un bilan, c’est une résurrection. Plus de cent oeuvres traversent quatre décennies d’une pratique qui n’a jamais cessé de mettre le corps au centre, le sien, comme territoire de vérité.

J’ai traversé les salles un matin de semaine, quand les musées ont encore cette qualité de silence qui permet d’écouter ce que les oeuvres essaient de dire. Et ce que dit Emin, depuis toujours, c’est qu’il n’y a pas de différence entre vivre et créer, que l’art n’est pas un commentaire sur l’existence mais l’existence elle-même, mise à nu, exposée sans le filet de sécurité de l’esthétique.

On entre par les premières oeuvres, celles des années quatre-vingt-dix, quand le monde de l’art londonien découvrait avec un mélange de fascination et de dégoût cette jeune femme de Margate qui refusait de séparer son intimité de son travail. “Everyone I Have Ever Slept With 1963-1995”, la tente brodée de noms, n’est plus là, détruite dans l’incendie de l’entrepôt Momart en 2004. Mais son absence est aussi éloquente que sa présence l’était. Emin a toujours su que la perte fait partie de l’oeuvre, que ce qui disparaît continue de hanter.

Puis il y a “My Bed”, bien sûr. Le lit défait, les draps froissés, les bouteilles vides, les sous-vêtements tachés, les mégots. En 1999, quand cette pièce fut présentée pour le Turner Prize, la presse britannique s’est déchaînée. Ce n’est pas de l’art, disaient-ils. C’est du linge sale. Mais c’est précisément là que réside la radicalité d’Emin. Elle ne représente pas le désespoir, elle le montre. Elle ne peint pas la dépression, elle en exhibe les traces matérielles. Le lit n’est pas une métaphore. C’est un lit. Celui dans lequel elle a passé plusieurs jours sans manger après une rupture amoureuse, entourée de tout ce qui constitue l’écosystème d’un effondrement.

Vingt-sept ans plus tard, devant ce même lit dans la lumière clinique de la Tate, quelque chose a changé. L’objet qui scandalisait est devenu un monument. Non pas parce que le temps aurait adouci sa charge, mais parce que le monde a fini par comprendre ce qu’Emin savait depuis le début. La vulnérabilité n’est pas un défaut, c’est une forme de courage radical.

Les néons occupent une salle entière, et c’est peut-être là que l’exposition atteint sa plus grande intensité poétique. Ces phrases écrites en lumière rose, bleue, blanche, avec l’écriture cursive d’Emin, tremblante, personnelle, comme des mots griffonnés sur un mur à trois heures du matin. “You Forgot to Kiss My Soul”. “I Can Feel Your Smile”. “Just Love Me”. Il y a dans ces néons une contradiction magnifique entre la fragilité du message et la permanence du médium. La lumière ne s’éteint pas. Les mots continuent de briller même quand la douleur qui les a inspirés s’est apaisée.

Mais la révélation de cette rétrospective, pour moi, ce sont les peintures récentes. Après son diagnostic de cancer en 2020, après l’opération qui lui a sauvé la vie mais lui a pris une partie de son corps, Emin est revenue à la peinture avec une urgence nouvelle. Les toiles sont grandes, gestuelles, souvent réalisées dans des tonalités sourdes, des roses chair, des bruns, des noirs. Les corps qu’elle peint sont le sien, toujours, mais un sien transformé, cicatrisé, reconstruit. Il y a dans ces peintures tardives une liberté que les oeuvres précédentes n’avaient pas, quelque chose qui vient de l’autre côté de la peur.

Je me suis arrêtée longtemps devant une grande toile sans titre, un corps allongé, les jambes ouvertes, peint dans des gestes amples et imprécis. Le visage est à peine esquissé. Les mains n’ont pas de doigts. Et pourtant, ce corps est plus présent, plus vivant, plus incarné que n’importe quel nu académique. C’est parce qu’Emin ne cherche pas la ressemblance. Elle cherche la vérité du geste, et la vérité du geste, c’est qu’il ne revient pas en arrière. Ce qui est posé sur la toile reste. Ce qui est vécu dans le corps reste. Il n’y a pas de repentir.

C’est là que je me sens proche d’elle, dans cette zone où le geste est irréversible. Quand je travaille en noir sur blanc, quand l’encre touche le papier ou que l’acrylique mord la toile, je sais que je n’aurai pas de seconde chance. Le trait sera ce qu’il est. Il portera ma fatigue ou mon élan, ma certitude ou mon doute, mais il ne pourra pas être effacé. Emin peint comme on vit, sans filet. Et c’est cette absence de filet qui donne à son travail sa charge émotionnelle incomparable.

L’exposition se termine par une salle consacrée à ses écrits. Des lettres, des journaux intimes, des textes courts publiés ou non. On y découvre une femme d’une intelligence acérée, drôle parfois, toujours lucide sur elle-même et sur le monde qui la regarde. Elle a écrit quelque part qu’elle ne fait pas de l’art pour être aimée mais pour être comprise. La nuance est immense.

En sortant de la Tate, j’ai marché le long de la Tamise. Le ciel de Londres était bas et gris, cette lumière plate qui rend tout plus net, plus vrai, comme un noir et blanc naturel. Je pensais à ce que signifie consacrer sa vie à ne rien cacher. À montrer le lit défait, le corps blessé, les mots d’amour qu’on regrette, les cicatrices qu’on ne peut pas couvrir. Il faut un courage spécifique pour cela, un courage qui n’a rien à voir avec la bravoure mais tout avec l’acceptation.

Tracey Emin a soixante-deux ans. Elle peint. Elle écrit. Elle continue de dire la vérité avec une obstination qui force le respect. “A Second Life” n’est pas seulement une exposition remarquable, c’est la preuve vivante que l’art le plus puissant naît quand on cesse de se protéger.

La Tate Modern présente “Tracey Emin: A Second Life” du 26 février au 31 août 2026, Bankside, Londres. Entrée payante, gratuit pour les membres.