On entre dans la Bourse de Commerce par la lumière. La coupole de verre, restaurée par Tadao Ando avec cette rigueur japonaise qui ne laisse rien au hasard, inonde la rotonde d’une clarté presque irréelle. Et c’est précisément dans cette lumière qu’Emma Lavigne, commissaire générale de la Collection Pinault, a conçu une exposition consacrée à son contraire : l’ombre. Clair-obscur, ouverte depuis le 4 mars et visible jusqu’au 24 août 2026, est l’une de ces expositions rares qui ne cherchent pas à démontrer une thèse mais à créer un climat. On y entre avec les yeux. On en sort avec le corps.
Le noir comme présence
Le parcours commence par Giacometti, et c’est un choix d’une justesse absolue. Ses figures filiformes, ces silhouettes émaciées qui semblent toujours sur le point de disparaître, occupent l’espace avec une autorité paradoxale. Plus elles sont maigres, plus elles sont présentes. Giacometti n’a jamais peint le noir, il a peint avec le gris, avec la matière grattée, avec l’absence. Ses bronzes, sous la coupole de la Bourse, captent la lumière zénithale et la transforment en ombre. Chaque angle de vue révèle une silhouette différente, comme si la sculpture refusait de se fixer dans une forme unique.
À quelques mètres, Dubuffet explose. Là où Giacometti murmure, Dubuffet hurle. Ses texturologies, ces surfaces grouillantes de matière brute, fonctionnent comme des paysages lunaires vus au microscope. Le clair-obscur chez Dubuffet n’est pas affaire de lumière dirigée : c’est un combat de textures, un affrontement entre la croûte et le creux, entre ce qui accroche la lumière et ce qui l’avale. On pense aux murs de Paris, aux trottoirs fissurés, à tout ce que l’œil civilisé refuse de voir et que Dubuffet ramasse avec une gourmandise sauvage.
Bruce Nauman, ou l’obscurité comme matériau
La salle consacrée à Bruce Nauman est peut-être la plus déstabilisante du parcours. Nauman travaille le noir non comme une couleur mais comme une condition. Ses néons clignotants, ses corridors étroits, ses vidéos en boucle créent un espace où le spectateur perd ses repères. On ne sait plus si l’on regarde l’œuvre ou si l’œuvre nous regarde. Le clair-obscur, ici, devient littéral : la lumière s’allume, s’éteint, revient, disparaît. Le corps du visiteur est pris dans un rythme qui n’est pas le sien.
C’est une expérience physique. Nauman ne s’adresse pas à l’intellect, il s’adresse au système nerveux. Dans l’une des installations, un corridor si étroit qu’on doit y avancer de profil, la lumière rasante projette l’ombre du visiteur sur le mur en la déformant jusqu’à la rendre méconnaissable. On devient son propre clair-obscur. On comprend, dans cette seconde-là, que le sujet de l’exposition n’est pas la lumière. C’est nous.
Bill Viola et Wolfgang Tillmans : deux manières de respirer
Bill Viola ralentit tout. Ses vidéos, projetées à une échelle monumentale dans l’une des salles latérales, montrent des corps qui émergent de l’eau, des visages traversés par des émotions si lentes qu’elles semblent appartenir à un autre temps. C’est un art de la patience, aux antipodes de l’irréversibilité du geste pictural, mais qui partage avec lui cette conviction que l’essentiel ne se livre qu’à qui sait attendre. Le clair-obscur chez Viola est directement emprunté aux maîtres anciens : Bellini et ses fonds dorés du Quattrocento, mais surtout le Caravage, maître baroque du clair-obscur, dont les noirs absorbent la lumière comme du velours. Viola peint avec la vidéo. Ses noirs sont des noirs de peintre, profonds, vivants, habités.
Wolfgang Tillmans, lui, photographie la lumière telle qu’elle est : accidentelle, sale, magnifique. Ses tirages grand format montrent des coins de fenêtre, des reflets sur une table, des ciels londoniens d’une grisaille si précise qu’elle en devient lyrique. Tillmans ne compose pas le clair-obscur, il le trouve. Il le ramasse dans le réel avec la même attention qu’un calligraphe porte à son trait : tout est dans le geste du regard, dans cette fraction de seconde où l’on décide de déclencher.
C’est cette qualité d’attention qui relie les artistes de l’exposition entre eux, par-delà les médiums et les époques. Giacometti, Dubuffet, Nauman, Viola, Tillmans, et aussi Pierre Huyghe, dont l’installation vidéo Camata occupe la Rotonde avec une inquiétude sourde, partagent une même conviction : le contraste n’est pas un effet. C’est une manière de voir. Le noir n’est pas l’absence de lumière. Il est la condition qui rend la lumière visible.
La Bourse comme écrin
Il faut dire un mot du lieu. Tadao Ando a conçu l’intérieur de la Bourse de Commerce comme un cylindre de béton brut inscrit dans la rotonde historique. Ce geste architectural, un cercle dans un cercle, le contemporain dans l’ancien, crée une tension permanente entre le monumental et l’intime. Les salles sont à la fois vastes et contenues. La lumière y change d’heure en heure, selon la course du soleil à travers la verrière. Visiter Clair-obscur le matin et le soir, ce n’est pas voir la même exposition.
Pinault, en tant que collectionneur, a toujours eu un flair pour les rapprochements inattendus. Mettre Giacometti et Nauman dans le même espace, c’est créer un court-circuit temporel qui illumine les deux pratiques. On voit soudain ce que Nauman doit à Giacometti : cette obsession pour le corps réduit à sa ligne de force, cette manière de travailler l’espace comme une matière aussi dense que le bronze.
Ce que le noir et blanc racontent
Il y a, dans cette exposition, une idée qui traverse tout sans jamais être formulée : le clair-obscur est l’art de ne garder que l’essentiel. Quand on retire la couleur, quand on travaille uniquement dans la gamme qui va du noir au blanc, on ne simplifie pas, on intensifie. C’est ce que Klimt avait compris autrement, par l’excès inverse : l’or et l’ornement poussés à leur paroxysme produisent la même vérité que le dépouillement radical. Chaque valeur, chaque gradation devient un choix. Il n’y a nulle part où se cacher. Pas de couleur séductrice pour distraire l’œil, pas de nuance aimable pour adoucir le propos. Juste le contraste. Juste la vérité du rapport entre ce qui est montré et ce qui est tu.
C’est une discipline que les artistes du clair-obscur connaissent intimement, qu’ils travaillent au fusain, à l’encre, à l’acrylique ou à la lumière vidéo. Le noir et blanc n’est pas une limitation. C’est un acte de foi dans la puissance du contraste.
Clair-obscur, Bourse de Commerce, Pinault Collection, 2 rue de Viarmes, Paris 1er. Jusqu’au 24 août 2026. Ouvert du lundi au dimanche de 11h à 19h, le vendredi jusqu’à 21h. Fermé le mardi. Tarif plein : 15 €. Gratuit pour les moins de 18 ans.